
Assafir24 – Nizar Ghennem
Il existe peu de termes pour définir la complexité et l’anarchie par lesquelles se caractérise l’espace publique Casablancais. Emprunter les rues et les boulevards de la capitale économique, c’est s’engager dans une véritable aventure à l’issue de laquelle le citoyen ne sort pas toujours forcément gagnant. Marchands ambulants, cafés dont les terrasses envahissent l’entièreté des trottoirs, vendeurs à l’étalage assiégeant les automobilistes d’une part et d’autre des routes, … les Casablancais n’en peuvent plus.
On est pourtant quelques mois seulement après la vaste campagne que les autorités de la ville ont menée, en grande fanfare, afin de justement libérer cet espace. Ce n’est pas nouveau. Il suffit d’aller faire un tour sur le net pour découvrir une pléthore d’articles, certains remontant à 2017, annonçant des « vastes campagnes de libération de l’espace publique », pour revenir quelques jours après au statut quo.
C’est peut-être pour cela que les Casablancais considèrent avec un certain fatalisme cette question, qu’ils semblent avoir accepté comme un mal nécessaire. La loi est pourtant claire : L’occupation temporaire des espaces publics nécessite une autorisation de la municipalité, moyennant des frais spécifiques.
Ainsi, nous ne sommes pas près de finir d’entendre parler de ces campagnes. En réalité, elles ne représentent qu’une solution à court terme pour un problème endémique nécessitant des actions concrètes. Les autorités semblent en effet aborder ce sujet sous un angle étroit. Et si pour les cafés aux terrasses infinies il n’est aucune excuse qui justifierait qu’ils se soustraient à la loi ; pour les marchands ambulants et ceux à la sauvette, la réalité sociale est toute autre.
Une voix, en effet, semble étouffée.
Une tragédie sociale en plusieurs actes.
« Les marchands ambulants ne tombent pas du ciel. C’est la misère qui nous pousse dans cette voie. »
C’est avec un regard déterminé et une voix ferme qu’un vendeur à l’étalage que nous nommerons Saïd, nous raconte son histoire : « On est poussé vers ça. Allez faire un tour chez les autres [commerçants à l’étalage], demandez leurs : Quel est votre niveau d’étude ? et voyez ce qu’ils vous répondent. Il y’a des gens qui ont eu leur licence, leur doctorat… Vous croyez qu’ils font ça par plaisir ? Nous aussi on veut travailler de manière formelle. On veut un salaire stable. On veut une couverture médicale. Mais personne ne nous emploie. On n’a pas le choix. Si on veut vivre, si on veut subvenir aux besoins de nos familles, c’est ça ou le crime. »
Et d’ajouter : « L’état a bien sur le droit de libérer l’espace publique. Par contre, ce qu’on ne comprend pas, c’est pourquoi il n’y a pas de plan concret, pourquoi il n’y a pas de stratégie derrière qui nous offrirait une alternative digne et légale ? »
Saïd, comme beaucoup de vendeurs à l’étalage également, n’est pas contre le paiement d’une certaine somme d’argent à la commune contre le droit d’occuper l’espace publique, comme le feraient les cafés. Au contraire, il argue pour un espace, une zone délimitée par la ville dans laquelle ces commerçants pourraient exercer leur activité dans le cadre de la loi.
« Nous aimons notre ville, nous aimons notre pays. C’est notre dignité, notre orgueil, qui fait qu’on accepte d’exercer cette activité humiliante et épuisante pour notre santé physique et mentale au lieu d’opter pour la facilité du vol. Si la ville, contre disons 20 MAD par jour, nous désignait un espace ou nous pourrions étaler notre marchandise, je vous promets que vous ne nous verrez plus dans les rues. Nous nous organiserons nous même, nous élirons une personne qui tiendrait un registre où tout sera marquer : Ce qui est vendu, sa provenance, qui le vend… Nous avons une volonté, nous avons des idées, mais personne ne nous écoute. »
Même son de cloche chez Mohammed, un autre commerçant qui sous couvert d’anonymat, nous raconte : « Moi je suis mécanicien. Mais c’est la crise qui m’a poussé dans la rue. Je suis malade, je dois rester me reposer, pourtant je suis là, chaque jour, du matin au soir, car je n’ai pas le choix. »
Le cri de cœur des commerçants informels résonne dans le vide. Pourtant, Au Maroc, comme dans la plupart des pays émergents, l’économie informelle occupe une place de plus en plus croissante dans l’économie nationale. Participer dans ce type de commerce peut effectivement prendre plusieurs formes. Selon une étude publiée par la Revue Européenne d’Économie et Management des Services, être vendeur de rue peut être l’aboutissement logique d’une succession d’accidents de la vie, un signe de déchéance sociale, une forme de relégation et d’humiliation.
Et pendant les crises économiques, ce type de commerce peut constituer une trajectoire de survie pour une classe défavorisée de plus en en plus importante. Dans une ville comme Casablanca où les clivages sociaux sont flagrants, à défaut d’une réflexion profonde sur les causes qui mènent à ce type de commerce et l’élaboration d’un plan d’action concret et réaliste, ce phénomène ne peut qu’empirer.
Le modèle Européen : un modèle à suivre ?

Peu d’endroits sur terre peuvent se taxer d’avoir un nom aussi original que la fameuse Feira da Ladra, littéralement Marché de la voleuse. Ce marché aux puces iconique de la ville de Lisbonne, dont les origines remontent au Moyen Age, représente un modèle réussi qui, malgré son nom, propose aux vendeurs à l’étalage un espace dédié dans lequel ils peuvent légalement vendre leur marchandise. La Feira da Ladra est instituée dans le règlement de la ville de Lisbonne avec des horaires et des dates officielles. Le marché a lieu le mardi et le samedi, de 9h à 18h, mais peut commencer ou finir plus tôt selon les conditions météorologiques.
Ce type de marché n’est pas unique à la ville de Lisbonne. Dans toute l’Europe, il semble exister une véritable culture de marché aux puces. Mais pourquoi choisir de développer son activité à Feira da Ladra et non dans d’autres lieux de vente plus formels ?
Pour ses habitués, la question ne se pose même pas. En période de difficultés économiques, de nombreux entrepreneurs se tournent vers Feira da Ladra car le capital nécessaire pour démarrer une activité dans le secteur formel dépasse largement le loyer mensuel d’un stand au marché aux puces. Pour de nombreux vendeurs, c’est la seule solution pour gagner leur vie.
Il est à noter que certains vendeurs, en particulier des vendeurs d’artisanat et d’antiquités possédant également un magasin qui appartient au secteur formel (avec un enregistrement de société et un numéro de paiement des impôts), choisissent néanmoins d’avoir un stand à la Feira da Ladra pour se faire connaître auprès de certains types de clients « de niche » qui fréquentent le marché, comme les collectionneurs.
Il existe donc tout un network qui se crée. Les vendeurs d’antiquités et d’objets de collection, par exemple, considèrent un jour de marché comme un jour « d’étude » car, en interagissant avec d’autres vendeurs et collectionneurs, et même en écoutant des conversations au hasard, ils peuvent acquérir des connaissances précieuses ainsi qu’une base de consommateurs non négligeable.
Cette « ambiance » propre à ce type de marché, bien loin de ce que la plupart des Casablancais peuvent vivre au détour d’une ruelle occupée, témoigne de la manière dont une législation claire, une organisation sérieuse et une vision réfléchie peuvent faire toute la différence.
En attendant, nous compterons les jours jusqu’à la prochaine grande campagne de libération de l’espace publique.



