
Assafir24 – Nizar Ghennem
Si le journal Politico la titre comme « La plus importante élection de l’année 2023 », c’est que l’élection turque représente un tournant pour la sécurité et la stabilité en Europe et au Moyen Orient. Et pour son président, qui en vingt ans au pouvoir n’a jamais été aussi proche de perdre son siège, la signification historique est pesante.
Nation majeure au sein de l’Otan, le poids lourd géostratégique de 85 millions d’habitants que représente la Turquie exerce un pouvoir décisionnel significatif dans sa région, avec une sphère d’influence de plus en plus élargie suivant l’invasion de l’Ukraine par une Russie qu’elle refuse de sanctionner.
Ceci n’a pas empêché Erdogan de s’ériger comme un médiateur crédible, notamment en fournissant l’Ukraine en armes et drones, et en négociant un accord permettant aux exportations de céréales ukrainiennes de traverser une mer Noire sous blocus.
Ainsi, l’élection qui se joue déterminera dans une large mesure la sécurité en Europe et au Moyen-Orient. La personne élue décidera le rôle de la Turquie dans l’alliance de l’OTAN, ses relations avec les États-Unis, l’Union Européenne et la Russie, la politique migratoire, le rôle d’Ankara dans la guerre en Ukraine et la manière dont elle mitigera les tensions en Méditerranée orientale.
Si la politique conservatrice et nationaliste du président Erdogan est bien connue, le vent de changement qu’insuffle son challengeur attire en particulier une jeunesse turque se sentant de plus en plus étouffée.
Qui est Kemal Kiliçdaroğlu, le « Gandhi Turc » qui se dresse face à l’empire ?
Né en 1948, Kiliçdaroğlu est un fonctionnaire de carrière qui a dirigé l’agence turque de sécurité sociale pendant de nombreuses années jusqu’à sa retraite, après quoi il a officiellement fait sa rentrée en politique.
Kiliçdaroğlu est présenté par plusieurs commentateurs comme l’équivalent turc de Mahatma Gandhi. Parfois appelé « Gandhi Kemal » dans les médias turcs à cause, comme l’indique un profil Reuters du chef de l’opposition, « d’une ressemblance passagère avec son apparence », le style politique de Kiliçdaroğlu est « humble », selon un rapport de Politico.
La ressemblance n’est pas que physique. Selon un profil établi par Al Jazeera, l’opposant d’Erdogan est né au sein d’une famille appartenant à la minorité alévie. Les alévis sont des adeptes de Haji Bektash Veli, un derviche perso-turc du XIIIe siècle qui enseignait une forme ésotérique et humaniste de l’islam.
Et quand son adjoint Enis Berberoglu, journaliste depuis longtemps dans le collimateur du président Erdogan, a été condamné à 25 ans de prison pour espionnage, Kiliçdaroğlu a entamé une marche de protestation de 450 km d’Ankara à Istanbul. Cette marche, évoquant la célèbre « marche du sel » de Gandhi en 1930, au cours de laquelle lui et ses partisans ont parcouru 386 km jusqu’à la côte pour protester contre le monopole colonial britannique sur la production et la vente de sel a enflammé l’imagination du public et a catapulté Kiliçdaroğlu sur la ligne de front de l’opposition.
Une politique étrangère favorable à l’Occident
L’opposition turque est convaincue qu’elle peut débloquer les négociations d’adhésion à l’Union européenne au point mort depuis 2018 en raison du recul démocratique du pays, en introduisant des réformes en termes d’État de droit, de liberté des médias et de dépolitisation du système judiciaire.
L’opposition promet également de mettre en œuvre les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme appelant à la libération de deux des opposants emprisonnés les plus connus d’Erdogan, à savoir le codirigeant du parti démocratique des peuples pro-kurde Selahattin Demirtaş et le défenseur des droits de l’homme Osman Kavala.
En signe de bonne foi, Erdogan a donné son feu vert à l’adhésion de la Finlande à l’OTAN le 3 mars après avoir initialement imposé un veto, mais l’opposition s’engage à aller plus loin et à mettre fin au veto turc sur la Suède, affirmant que cela serait possible d’ici la réunion annuelle de l’alliance, le 11 juillet.
Cependant, un Erdoğan réélu pourrait également se sentir suffisamment confiant pour laisser entrer la Suède, les alliés de l’OTAN ayant, après tout, joué un rôle important dans l’aide apportée aux victimes des tremblements de terre dévastateurs qu’a connue la Turquie. Le porte-parole de la présidence turque, İbrahim Kalin, affirme que la porte n’est pas fermée à la Suède, mais insiste sur le fait qu’il incombe à Stockholm de déterminer la suite des événements.
Le dossier le plus pressant reste néanmoins la guerre en Ukraine. Après avoir donné son feu vert à l’adhésion de la Finlande à l’OTAN et laissé entendre que la Suède pourrait suivre, Erdogan suggère que la Turquie pourrait être le premier pays membre de l’OTAN à accueillir le président russe Vladimir Poutine, mettant ainsi en évidence à quel point les relations de la Turquie avec la Russie sont devenues très dépendantes des relations entre Poutine et Erdogan.
Quoi qu’il en soit, la Turquie, l’une des 20 plus grandes économies du monde, entretient des relations politiques et économiques avec l’Asie, l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient, et ses politiques intérieures et étrangères pourraient changer radicalement en fonction du vainqueur.
Des élections à l’issue incertaine
L’élection présidentielle turque semblait dimanche se diriger vers un second tour après qu’Erdogan n’ait pas obtenu la majorité des voix, un résultat qui a laissé le dirigeant de longue date lutter contre le défi politique le plus difficile de sa carrière.
Le résultat du vote a ouvert la voie à une bataille de deux semaines entre Erdogan et Kiliçdaroğlu, pour s’assurer la victoire lors d’un second tour le 28 mai qui pourrait bouleverser le paysage politique de la Turquie.
Selon l’agence de presse officielle Anadolu, Erdogan a obtenu 49,4 % des voix contre 44,8 % pour Kiliçdaroğlu, alors que les deux camps ont affirmé être en tête.
« Bien que les résultats définitifs ne soient pas encore connus, nous sommes de loin en tête », a déclaré Erdogan à ses partisans rassemblés devant le siège de son parti à Ankara. En parallèle, Kiliçdaroğlu exprime devant le siège de son propre parti que le vote traduirait la « volonté de la nation ». Et d’ajouter : « Nous sommes ici jusqu’à ce que chaque voix soit comptée ».
Ces déclarations rivales ont été faites tôt ce lundi, après une soirée au cours de laquelle chaque camp a accusé l’autre d’avoir annoncé des informations trompeuses.
Dans le sud de la Turquie, dévasté en février par de puissants tremblements de terre qui on fait plus de 50 000 morts, de nombreux électeurs ont exprimé dans les urnes leur colère face à la réaction du gouvernement.
Selon le New York Times, Rasim Dayanir, un survivant du tremblement de terre qui a voté pour Kiliçdaroğlu, avait fui la ville d’Antakya, en grande partie détruite par le tremblement de terre, mais il est revenu avec huit membres de sa famille pour voter dimanche.
Il se tenait au milieu de centaines d’électeurs qui avaient fait la queue pour voter à l’intérieur d’une école primaire. D’autres ont voté dans des conteneurs qui avaient été installés pour remplacer les bureaux de vote détruits.
Dayanir a déclaré que son oncle, sa tante et d’autres membres de sa famille avaient été tués dans le tremblement de terre.
« Nous sommes pleins d’espoir », a-t-il déclaré à Ben Hubbard, journaliste du NYT. « Nous croyons au changement. »
Elon Musk : le « champion » du free speech censure les opposants d’Erdogan

Depuis qu’il a acquis Twitter, Elon Musk se retrouve régulièrement au centre d’une pléthore de polémiques, la plus récente l’accusant de censurer les critiques du président Erdogan. En effet, Le service des affaires gouvernementales mondiales de Twitter (Global Government Affairs) a annoncé que la plateforme allait restreindre l’accès à certains contenus en Turquie, sans préciser les noms des comptes ou le type de contenu qui sera restreint.
Samedi, certains utilisateurs de Twitter ont exprimé leur inquiétude quant au fait que la plateforme de médias sociaux restreigne le contenu en Turquie dans une période aussi critique de l’histoire politique du pays.
Human Rights Watch a exhorté les plateformes de médias sociaux à rester accessibles aux citoyens turcs pour les mises à jour sur les élections.
« Étant donné l’état lamentable des principaux médias turcs, l’intégrité des élections en Turquie en dépend », a déclaré l’organisation sur son site web, faisant référence aux médias d’État turcs qui s’alignent sur l’administration d’Erdogan.
Les réseaux sociaux en général et Twitter en particulier se targuent de refleter la réalité politique, justement car échappant aux opérations de censure que peuvent subir les médias traditionnels, tout en offrant à leurs utilisateurs l’anonymat sans crainte de persécution, rendant le résultat des élections d’autant plus crucial.



